Jean-Louis Bruguière au Cercle mbc – 9 mars

La menace terroriste en France

 Résumé de l’intervention de Jean-Louis Bruguière

au Cercle mbc

9 mars 2016

bruguiere

La menace terroriste n’est pas nouvelle, c’est sa perception par le grand public qui l’est.

Ce qui s’est passé en France avec les attentats de janvier et novembre 2015 n’est pas une rupture vis-à-vis de la situation passée, mais doit s’analyser dans un continuum.

Si rupture il y a eu, elle a été dans la prise de conscience du phénomène par les autorités politiques et l’opinion publique.

Ainsi, beaucoup de menaces ont ainsi été neutralisées depuis les années 90, sans que cela ne se sache. Une opération anti-terroriste réussie ne fait pas de publicité. On ne parle que des attentats qui ont atteint leur but. Or, nous avons les services anti-terroristes les plus performants du monde, enviés par de très nombreux pays. Grâce à leur efficacité, ils ont pu rendre la perception de la menace faible ces dernières années. Pourtant elle était bien là, toujours présente.

La France a ainsi déjoué une à deux tentatives d’attentats par an entre 1996 et 2005 et trois à quatre entre 2005 et 2012. N’oublions pas par ailleurs que durant cette période, il y a eu, bien sûr le 11 septembre 2001, mais aussi les attentats de Madrid en 2004 et ceux de Londres en 2005, qui ont montré que la menace existait vraiment.

Pas de rupture donc depuis les années 90, mais un continuum qui, même s’il a subi des évolutions, des transformations, des mutations,  reste le même : celui des filières afghanes, qui sont à l’origine de l’islamisme radical.

L’intervention américaine et internationale en Afghanistan aurait pu permettre de pratiquement éradiquer le phénomène. Mais l’intervention en Irak, décidée par George W Bush, a amené à créer un nationalisme arabe et irakien, qui a fait renaitre l’islamisme radical. Le parti baasiste de Saddam Hussein, pourtant laïque, a ainsi basculé par nationalisme vers Al Quaida.

La démission des occidentaux dans la région, l’arrivée du Printemps Arabe et la résistance à Bachar el-Assad ont conduit à enflammer un peu plus la situation.

Abou Bakr al-Baghdadi est arrivé en Irak avec l’image du sauveur permettant de restaurer la puissance sunnite, vis-à-vis des chiites, mis au pouvoir par les Etats-Unis, mais minoritaires dans le pays. Il a ainsi obtenu l’adhésion des tribus sunnites irakiennes. Ces forces ralliées, il a pu conquérir le pays jusqu’à Mossoul, puis a ensuite mordu sur le territoire syrien dans une guerre avec Al Quaida qu’il a gagnée et qui a créé la situation actuelle.

Plus largement, une des idées forces à retenir est qu’il ne peut y avoir de menace terroriste, sans une relation directe avec une zone de combat extérieure. Dit autrement, sans terre d’islam, il n’y a pas de combat, c’est toute l’histoire de l’islamisme radical, sa matrice de base : la terre d’islam.

Que la zone de guerre soit l’Afghanistan, la Bosnie, la Tchétchénie, le Kashmir ou maintenant la zone syrio-irakienne, la matrice est ainsi toujours la même et c’est elle qui crée les actes terroristes.

 

La menace se fait néanmoins aujourd’hui plus pressante.

Mais si la matrice reste la même, sa capacité d’attraction est aujourd’hui plus forte qu’avant. A l’époque où Jean-Bruguière était aux affaires, 150 à 200 islamistes étaient suivis par les services anti-terroristes sur le territoire, aujourd’hui ils sont entre quatre et cinq mille.

Daesh mobilise ainsi fortement. L’organisation profite d’une fracture historique d’ordre sociétale, culturelle, politique globale. En quelque sorte, c’est seulement maintenant que le monde entre dans le 3ème millénaire, et cette entrée ne se fait pas sans heurt. ‘’Les plaques géopolitiques’’ bougent dans un monde qui cherche ses repères et, de ces frictions, de ces mouvements, naissent des éruptions, comme pour un phénomène sismique. Ces éruptions sont les actes terroristes. Ainsi sans contexte géopolitique en mouvement, pas de terrorisme.

Egalement sur un plan plus social, il s’agit aussi de s’interroger sur la place laissée en France et en Europe aux enfants de la 3ème et 4ème génération d’immigrés, qui ont de grandes difficultés d’insertion et n’adoptent pas le modèle social et sociétal du pays où ils ont grandi.

Enfin, le développement du numérique, des réseaux sociaux et du data, que maitrisent parfaitement Daesh, joue un grand rôle dans la manipulation, l’endoctrinement et le recrutement de ces générations perdues.

Si l’ennemi se fait plus fort, les occidentaux se font plus faibles, dans l’incapacité qu’ils ont à s’entendre sur une politique commune dans la région syrio-irakienne.

Les Etats-Unis se focalisent de plus en plus sur la question des rapports à l’Orient et notamment à la Chine et délaissent petit à petit cette zone du monde. L’Europe se retrouve seule face à la menace et aux problèmes nord/sud. Elle est de plus désordonnée et dans des relations complexes avec deux  des grands acteurs de la situation : la Turquie ( qui appartient à l’Otan, mais qui est également membre des Frères Musulmans) et la Russie ( pro-Hassad, mais seule à réellement combattre Daesh aujourd’hui).

La question des réfugiés appelle également des réponses fortes et communes. Si l’on n’arrive pas à régler ce problème, c’est l’espace Schengen qui va exploser et l’Europe deviendra plus faible et plus vulnérable encore.

Dans ce contexte européen et international compliqué, l’arrivée de l’Iran sur la scène internationale et dès lors le retour des chiites sera peut-être un facteur important, s’il est bien géré, pour créer les conditions du calme et de la pacification.

 

La France cible numéro 1 ?

La France a toujours mené une guerre sans merci contre l’islamisme radical. Elle est le pays qui a le plus incarcéré d’islamistes radicaux au fil des ans et un des rares états où les questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme font l’objet d’un absolu consensus politique. Dès lors elle fait figure d’ennemi privilégié.

Cela est d’autant plus vrai que la France a mené une action forte et réussie au Sahel pour empêcher la création d’un Etat Islamique dans le pays, en Mauritanie et au Burkina Faso. Cela fait d’elle la cible numéro 1 de Daesh aujourd’hui.

Mais même s’il est particulièrement délicat de faire des pronostics, le niveau de sécurité actuel sur le territoire rend l’éventualité d’un prochain attentat d’ampleur en 2016 en France plus compliquée. Les groupes qui planifient ce genre d’action font une évaluation précise du rapport de force avant de se lancer. Ils ne prennent pas de risque si le rapport de force est trop défavorable. Ils préféreront chercher des zones ‘’plus faibles ‘‘ en termes de sécurité que la France, actuellement.

Jean-Louis Bruguière désigne ainsi deux territoires plus fragiles que notre pays aujourd’hui en Europe et où des réseaux existent : l’Allemagne notamment autour de Francfort, Cologne et Aix la Chapelle ou l’Italie du Nord notamment en liaison avec la symbolique du Pape et de l’église catholique. Egalement, les Etats-Unis peuvent être vus comme fragiles et le Canada pourrait constituer pour des terroristes une base arrière importante.